Samedi 15 octobre 2011
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En pensant devant une librairie (ce qui m'arrive, il faut l'avouer, plusieurs fois par semaine), j'ai acquis La couleur des sentiments de Kathryn Stockett dont c'est le premier roman publié (en anglais comme en français).
A partir du livre, un film sort ce mois-ci.
Pour résumer en quelques mots l'argument de l'ouvrage, il s'agit du portrait d'une société conservatrice nord-américaine fermée à
l'aube de changements comme la bataille pour les droits civiques, l'égalité hommes-femmes... Il s’agit d’un roman à trois voix, ce qui conduit par voie de conséquence évidente, à pouvoir voir
l’évolution du récit à partir de différentes positions sociales. Revenue chez ses parents à la fin de ses études, la narratrice blanche et bourgeoise est entraînée à ouvrir les yeux sur le sort
fait aux domestiques noires dans un Etat américain conservateur. Les deux narratrices noires sont deux domestiques dans deux situations très différentes non seulement dans leurs rapports à leur
patronne, mais également vis-à-vis de leur condition.
J’ai lu assez rapidement le roman, ce qui indique déjà qu’il est suffisamment bien écrit et traduit pour donner envie de continuer
la lecture. Je ne sais pas s’il est crédible qu’une blanche bourgeoise s’intéresse réellement à la condition faite aux domestiques, alors qu’elle a toujours vécu en profitant du système en place.
Le fait que la seule personne blanche du roman à s’intéresser à leur situation soit celle qui est en quelque sorte « paria » de sa classe sociale est la condition nécessaire à
l’apparition de son questionnement.
Trop grande, célibataire, cherchant à travailler à son retour d’université (ce qui suppose d’être sortie de son milieu social
géographiquement situé), en quelque sorte ne trouvant pas sa place ou ne souhaitant pas se nier totalement pour correspondre à ce que la société attend d’elle, il ne lui reste en quelque sorte
qu’à se rattacher à un évènement personnel l’ayant réellement touché, la disparition de la domestique noire s’étant occupée d’elle.
Là est le véritable point de départ de la réelle naissance au monde : de sa naissance à sa sortie d’université, elle a suivi
le chemin tracé. A son retour, si rien n’avait changé pour elle, rien n’aurait changé pour les deux autres narratrices. En refusant de se plier aux normes – aidée par sa grande taille qui
conditionnent ses projets de mariage et par là son intégration pleine et entière dans sa société blanche et bourgeoise, elle cherche à comprendre le départ de celle qui l’a élevée, ce qui la
conduit non seulement à porter un nouveau regard sur son univers social mais également à le remettre en cause. A mon sens, c’est uniquement parce qu’une blanche cherche à ce moment à savoir
quelle est la réalité de la condition des domestiques noires que la parole est libérée.
Le sous-entendu ici serait alors que la contestation d’un ordre social établi, reconnu et intériorisé n’est possible que lorsqu’au
moins un membre de la classe dominante « autorise » les membres de la classe dominée à parler au monde et leur reconnaît une légitimité.
Le fait que l’histoire se déroule dans un univers quasi-exclusivement féminin joue sur la possibilité même du dialogue, car le
point commun aux narratrices et aux autres personnages féminins est qu’elles sont toutes dominées, certaines l’étant à la fois par leur sexe et par leur condition sociale.
La passivité des hommes – les uns luttant pour les droits civiques, les autres défendant leur attachement à l’ordre établi, semble
être une condition nécessaire à cette rébellion des femmes.
Au-delà du rapport blancs – noirs, le roman illustre deux faits (dénoncés notamment par S. de Beauvoir dans le Deuxième Sexe) l’absence a priori de solidarité selon le sexe d’une classe sociale à l’autre et la séparation entre les luttes masculines et
féminines. Chacun se bat de son côté pour améliorer la situation mais aucune vision d’ensemble n’existe.
Cela a-t-il vraiment changé aujourd’hui ?
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