« Dans les débats sur l’islam, si on peut parler de débats, les arguments se déclinent en noir et blanc. Toute analyse un peu nuancée est bannie, toute prise en compte de la complexité réduite à une volonté de trouver des excuses au terrorisme ou à l’islamisme… »(1)
La fin de la confrontation Est-Ouest avec l’implosion de l’URSS en 1991 et le développement des théories du « choc des civilisations », de la fin de l’Histoire ont bouleversé la conception occidentale du monde et de sa place dans celui-ci. Les attentats du 11 septembre 2001 ont permis de formaliser le nouvel ennemi du monde occidental, conçu comme une entité homogène opposé à une autre entité homogène : le monde arabo-musulman.
Une telle vision des rapports de force à l’échelle internationale, au-delà de ses conséquences sociales et politiques, reprend l’image de l’Arabe héritée des mouvements orientalistes, de la colonisation et de la décolonisation. Elle est fondée sur une équation fausse en fait mais politiquement pratique : tous les musulmans sont arabes (merci de prévenir les turcs, les iraniens, les indonésiens et les millions de chinois musulmans de ce fait) et tous les arabes sont musulmans (merci de prévenir les chrétiens d’Orient, les Baha’i de ce fait).
Et aujourd’hui, les musulmans sont tous des intégristes islamistes aux demandes insensées (horaires de piscine spécifiques non mixte, repas hallal imposé aux cantines scolaires, polygamie… que sais-je encore) et tous ces intégristes sont des terroristes. A noter qu’en France, tous les musulmans sont tous des immigrés (ben oui, les français sont catholiques depuis l’origine, c’est bien connu) et qu’ils veulent imposer leur mode de vie (polygamie, voile, alimentation, charia) à l’ensemble du monde puisque l’islam est une religion conquérante par définition.
Le problème est que cette vision des musulmans – tant comme cinquième colonne de puissances étrangères ou de groupes terroristes en France qu’en tant qu’ensemble de populations unies dans l’Oumma au niveau international- est tout simplement fausse. C’est ce que démontre le livre d’Alain Gresh L’islam, la République et le monde.
L’islam est une religion aussi homogène que le christianisme : sunnisme et chiisme sont les deux principales branches de l’islam, catholicisme et protestantisme celles du christianisme. Entre la diversité des églises d’Orient (un bon exemple en est donné par la liste des confessions reconnues par le Liban) et la division du sunnisme en quatre branches (malékisme, hanafisme, chaféisme et hambalisme, dont une manifestation récente est le wahabisme et le salafisme), sans parler des différents courants chiites ni de la multiplicité des églises protestantes, présenter le christianisme (assimilée à l’Occident alors que l’équivalence chrétien = occident est elle-même totalement fausse) et l’islam comme deux blocs homogènes et en guerre revient à faire preuve d’une malhonnêteté intellectuelle à même de disqualifier de discours tenu.
Au niveau national, le musulman qui fait peur n’est pas le médecin d’origine et/ou de nationalité syrienne, libanaise, palestinienne, algérienne (…) qui vous soigne à l’hôpital ou en clinique, ni celui qui tient un restaurant, ni celui qui enseigne la langue et la civilisation arabe à l’université, c’est celui qui prie dans les caves sombres et humides des banlieues de non droit, c’est celui qui voile sa femme et ses filles, c’est celui qui prend le travail des français et qui n’a pas de titre de séjour mais profite des allocations diverses et ô combien faramineuses accordées par l’Etat. Or ces figures sont des fantasmes : certaines musulmanes portent le voile par contrainte, certains musulmans vivent sans titre de séjour sur le territoire, mais cela n’en fait pas une caractéristique de chaque musulman vivant en France, français ou étranger.
Résolument rationaliste, Alain Gresh dénonce dans ce livre l’instrumentalisation politique de tous bords d’une peur face à l’altérité, face à une (supposée) impossibilité d’intégration des populations issues de l’immigration (selon l’expression consacrée) trop nombreuses et trop différentes. Il dénonce également l’instrumentalisation du débat sur l’identité nationale et la vision commune du rapport entre islam et laïcité, oubliant ainsi que l’Eglise catholique a mis plusieurs décennies à accepter la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Le Vatican n’est jamais revenu sur sa condamnation de cette loi mais a assoupli sa position sans que les pouvoirs politiques n’aient eu au cours du XXème siècle à avoir une attitude antireligieuse. Pourquoi ce qui a été possible pour les catholiques, les protestants et les juifs au cours du XXème siècle (accepter la séparation des Eglises et de l’Etat) ne serait pas possible au XXIème pour l’islam ?
(2) Principalement avec la publication du livre de Samuel Huntington Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997 pour l’édition française (publication originale en anglais aux USA en 1996, article en 1993 dans Foreing Affairs)
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